La politique fiscale et le manque de vision de l’Etat, la flambée des prix des véhicules et l’absence de stratégie claire préparant le pays à emboiter le pas de la révolution mondiale que vit le secteur de l’automobile… Autant de sujets brûlants qui s’invitent dans les discussions quotidiennes des dirigeants des concessionnaires de véhicules. Ibrahim Debache, PDG d’Ennakl Automobiles, et également président de la Chambre syndicale des concessionnaires automobiles, nous a reçus avec sa double-casquette pour débattre du secteur sans langue de bois.

Quelles seront les nouveautés pour 2020 chez Ennakl Automobiles ?

L’année 2020 s’annonce pleine de nouveautés particulièrement au niveau de la gamme SUV. D’abord, Seat importera le nouvel Ateca et le nouveau Tarraco. La marque Škoda verra l’arrivée de la Scala (l’équivalent de la Golf ou de la Leon) et du Kamiq. Chez Audi, il y aura le Q3 Sportback et la nouvelle Audi Q7. Pour Porsche, le Cayenne Coupé sera importé en deux versions, conventionnelle et hybride.
Quant à la marque Volkswagen, la nouvelle Golf sera disponible sur le marché local au deuxième semestre. Outre ces nouveaux modèles, il y aura aussi des face-lifts notamment chez Audi, Volkswagen (Passat) et Škoda (Fabia). Il y a un engouement pour les petits SUV. Le Q2 a par exemple très bien marché. Idem pour l’Arona.

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Avez-vous senti un inversement de la tendance ?

Il y a effectivement une augmentation de la demande pour les modèles SUV au détriment des voitures berlines.

Quels modèles populaires seront disponibles ?

Nous nous adaptons avec la demande de la clientèle. Pourtant, nous avons des difficultés à trouver des modèles qui s’adaptent à ce régime. Nous ne sommes pas les seuls d’ailleurs. Sur l’ensemble des concessionnaires éligibles, beaucoup n’ont pas utilisé ce droit. Je souligne que quand nous créons un gap en termes de prix entre la voiture populaire et celle hors régime populaire, des réseaux parallèles se créent. Des gens achètent des voitures populaires juste pour les revendre après.

Nous avons vu également des agences de location utilisant des voitures populaires. L’élargissement de la base des bénéficiaires de la voiture populaire a été doublement catastrophique. D’une part pour les concessionnaires parce qu’elle a créé un énorme gap en termes de prix entre les voitures commercialisées sous le régime dit populaire et celles commercialisées hors de ce régime. Un gap qui ne peut pas se justifier même par le niveau d’équipements car il s’agit de la même voiture et de la même motorisation. Et d’autre part pour l’Etat qui a perdu beaucoup en termes de recettes fiscales.

 

Il y a eu destruction d’un secteur qui commençait à se professionnaliser 

 

Y-a-t-il de nouvelles ouvertures d’agences prévues pour cette nouvelle année ?

S’il y a des initiatives privées avec des promoteurs dans certaines zones non couvertes, nous le ferons par souci de proximité avec nos clients. Néanmoins, il n’y aura pas d’investissements et de projets de grande envergure.

Quel regard portez-vous sur l’avenir de votre activité ?

L’Etat a élargi l’assiette des concessionnaires qui s’élève aujourd’hui à 35 opérateurs et plus de 50 marques sont commercialisées sur le marché. Par contre, il a revu à la baisse de 20% le quota global d’importations des véhicules. Avec ce nombre de marques, sur un marché limité à seulement 70.000 véhicules, comment les concessionnaires peuvent-ils survivre ?

Même sur un marché européen ou autre plus mûr, il n’y a pas autant de marques. Derrière chaque marque, il y a la nécessité de construire un réseau, d’assurer un service après-vente digne de ce nom. Les constructeurs eux-mêmes exigent ce genre d’investissements.

La répartition des quotas est devenue pour nous, concessionnaires, un véritable casse-tête et un exercice très difficile à mener entre des acteurs ayant des historiques plus ou moins longs et plus ou moins différents. Ces concessionnaires ont investi et développé des infrastructures au cours de ces dernières années et s’activent aujourd’hui à les soutenir. Le secteur traverse une crise qui est accentuée par la pression du marché où 95% du transport dépend du secteur privé.

Nous sommes donc un élément important étant donné que le transport public souffre de profondes défaillances qui n’ont fait que s’aggraver ces dernières années. En compensation, l’accès aux véhicules particuliers devient de plus en plus compliqué, à la fois par l’augmentation des taxes et par l’accès plus difficile aux crédits suite à l’augmentation du taux d’intérêt. Le résultat ? Notre parc de véhicules est devenu vétuste et vieillissant.

les anciennes voitures sont consommatrices de pièces, contribuant par conséquent à développer le marché parallèle

C’est pourquoi nous avons commandé l’année dernière une étude sectorielle sur le transport en général et la filière de l’automobile en particulier. L’étude, réalisée par le cabinet EY est prête. Nous attendons que le nouveau gouvernement ait la confiance de l’ARP pour la présenter. Il en ressort que le recul du secteur n’est pas seulement lié à la conjoncture macroéconomique difficile elle-même, mais surtout à un manque de vision par rapport à ce secteur. Les résultats de l’étude sont clairs : il y a eu destruction d’un secteur qui commençait à se professionnaliser.
Il s’agit d’un secteur qui vit une révolution au niveau international grâce à l’apparition de nouvelles technologies et l’utilisation de nouvelles énergies.

Et cela va plus vite que nous le pensions. En revanche, nous stagnons avec nos anciennes réglementations, voire même que de nouvelles barrières s’installent au fur et à mesure. Un concessionnaire n’est plus le même aujourd’hui par rapport à 10 ans en arrière en termes d’offre de services et de prix ainsi qu’au niveau des investissements, de l’infrastructure préparée et des prestations aux clients. Malheureusement, ces investissements se sont arrêtés car nous n’avons ni les moyens, ni les possibilités pour offrir de nouvelles technologies comme l’électrique ou l’hydride par manque de réglementation préparant leur avènement.

Quelles difficultés et risques suite à cette réduction du volume des quotas et augmentation des taxes ?

Le danger majeur demeure la vétusté du parc accompagnée de son lot de risques à aspect sécuritaire. Un chauffeur de taxi ou de louage, à titre d’exemple, n’a pas les moyens aujourd’hui de renouveler son véhicule. Il cherchera donc des extensions d’agrément au-delà de 10 ans autorisés par la loi puisqu’il n’y a plus d’alternatives. J’ajoute par ailleurs que les anciennes voitures sont consommatrices de pièces, contribuant par conséquent à développer le marché parallèle pour besoin de remplacement des pièces d’origine jugées chères. Une réflexion globale pour voir comment renouveler le parc de véhicules des professionnels s’impose. L’intérêt est également économique car les véhicules d’aujourd’hui consomment beaucoup moins. Ceci permettra d’alléger la facture énergétique qui est déjà salée.

La réduction des quotas a engendré pour sa part un manque de moyens qui freine par exemple l’introduction de la voiture électrique nécessitant des investissements conséquents dans l’infrastructure (à l’image de la première expérience que nous menons actuellement avec la marque premium Porsche).

Nous risquons en effet de nous retrouver éloignés de ces nouvelles technologies tandis que le consommateur tunisien est demandeur de toutes les nouvelles technologies et de tous les nouveaux équipements, soit en termes de digital et d’infotainment, soit en termes de sécurité et de confort dans la voiture. Cependant, la taxation constitue une barrière. Pour chaque équipement additionnel, il y a un surcoût à payer. Il faut voir aussi le marché des véhicules utilitaires qui sont des biens d’équipement. Ce marché baisse chaque année de 15 à 20%.

Au niveau d’Ennakl Automobiles, y-a-t-il de nouveaux créneaux à développer pour compenser la chute des ventes ?

Par souci de maintenir un niveau élevé des services, nous essayons de proposer de nouvelles prestations comme la possibilité de louer une voiture au lieu de l’acheter à travers la société Hertz.
La reprise des voitures d’occasion est un autre créneau porteur car ce marché est de plus en plus important étant donné les difficultés liées à l’accès au véhicule neuf. L’idée est donc de professionnaliser le marché de l’occasion avec l’intervention des concessionnaires.

Dans cette optique, nous avons créé Das Welt Auto qui permet de faire des reprises de voitures pour les revendre après avec des garanties. D’ailleurs, une nouvelle direction a été mise en place afin de mieux gérer ce projet qui commence à se développer.
Nous proposons, sur un autre plan, des packages de maintenance.

En d’autres termes, le client pourra associer l’acquisition d’un nouveau véhicule à l’achat d’un package de maintenance. Il connaitra ainsi le coût d’entretien de son véhicule dès le départ. En outre, nous comptons faire des extensions de garantie car le client en est demandeur.
Les voitures doivent durer et être entretenues plus longtemps. La valeur résiduelle de la voiture augmente. De ce fait, le client doit y investir. L’activité pièces de rechange a connu une croissance importante ces dernières années même si l’effet parc aujourd’hui est en baisse et contrebalance le projet que nous avons prévu, un centre de logistique de 10.000 m² sur le site de la Goulette pour l’importation et le commerce des pièces de rechange.

Qu’attendez-vous du nouveau gouvernement ?

Au-delà de la conjoncture macroéconomique, il faudrait une nouvelle réglementation moins contraignante pour nous permettre en tant que professionnels du secteur d’exercer notre métier sans complexité. Il y a vraiment des choses à revoir notamment cette augmentation de la taxation de 25% dans un contexte de dépréciation de la monnaie qui a fait beaucoup de mal au secteur.
La baisse de la taxation sur les voitures de petites cylindrées hors régime populaire est nécessaire aussi sachant qu’en Tunisie, plus de 70% des voitures immatriculées font partie de cette catégorie. La réglementation en vigueur consacre l’iniquité entre les bénéficiaires du régime dit populaire et ceux qui ne le sont pas.

Pour la même voiture, les premiers paient 30.000 dinars tandis que les seconds paient 45.000 dinars. Les autorités concernées sont appelées à revenir à des systèmes plus logiques parce qu’elles ont déstructuré complètement le système de taxation.

Un autre fléau qui touche encore notre secteur: il s’agit de l’augmentation de l’importation des pièces de rechange de contrefaçon. Le client, séduit par leurs prix réduits, les achète sans se rendre compte qu’elles représentent un danger pour sa propre sécurité et la sécurité de sa famille. Le blocage au niveau des ports et les retards ont aussi un impact sur le prix des pièces de rechange. Il s’agit d’un élément de surcoût pour le citoyen. Pour cette raison d’ailleurs, nous demandons en tant que professionnels du secteur d’être agréés par la douane pour pouvoir simplifier les procédures et réduire les délais. Le contrôle pourra se faire à posteriori à l’instar des entreprises off-shore. Pour conclure, nous espérons que de nouvelles mesures d’incitation au profit de l’hybride et l’électrique soient prises pour que le surcoût de ces véhicules soit compensé par un abattement au niveau des taxes. L’abattement actuel de 30% ne suffit pas.