Nommé l’année dernière à la tête du nouveau bureau nord-africain de l’African Association of Automotive Manufacturers (AAAM) basé à Tunis, Akrem Saadaoui détaille la stratégie continentale de l’organisation. Dans un contexte accéléré par le déploiement de la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf), l’objectif est d’intégrer l’expertise tunisienne en matière de composants et d’ingénierie à la chaîne de valeur régionale. De la transition vers l’e-mobilité aux leviers nécessaires pour attirer un constructeur mondial (OEM), en passant par l’exportation du savoir-faire local en formation, il dresse les perspectives d’un secteur prêt à rayonner sur l’ensemble du continent.

Quels sont les objectifs derrière l’ouverture récente d’un bureau de l’AAAM en Tunisie ?

Pour vous donner un peu le contexte, l’AAAM a été créée en 2015 en Afrique du Sud. Il s’agissait initialement d’une initiative de la VDA (l’Union de l’industrie automobile allemande) et de Volkswagen pour marquer leur présence en Afrique. Très vite, face à la diversité du marché sud-africain, l’initiative s’est élargie pour intégrer d’autres constructeurs (OEM) tels que Toyota, Nissan, GM, etc.

« Ce n’est plus une simple éventualité, c’est aujourd’hui une réalité : la Tunisie est un hub pour les composants, la recherche et le développement. »

Sur le plan opérationnel, nous avons véritablement démarré nos activités en 2020, notamment avec l’entrée en vigueur de la ZLECAf (Zone de libre-échange continentale africaine) et en partenariat avec l’Afreximbank. Nous avons ainsi développé un catalogue de services panafricains dédiés à l’industrie automobile. En 2023, l’Union africaine nous a mandatés pour développer ce secteur sur le continent, en nous concentrant sur l’élaboration de politiques, les accords de libre-échange et la transformation des minéraux.

Dans le cadre de ce mandat, nous nous sommes structurés en groupes de travail (Working Groups) : transformation des minéraux, développement des compétences, fabrication de composants, logistique et corridors, émissions carbone et motorisations alternatives durables. Récemment, nous y avons intégré la micromobilité, un enjeu majeur.

Aujourd’hui, nous comptons plus de 80 membres couvrant toute la chaîne de valeur de l’automobile. Pour garantir notre efficacité, chaque groupe de travail est dirigé par des experts issus de nos membres.

 « Il ne s’agit pas simplement d’exporter les talents tunisiens, mais de valoriser un véritable savoir-faire technique par le biais de programmes d’échange panafricains. »

En Tunisie, le bureau est opérationnel depuis le 14 avril 2025, date à laquelle j’en ai pris la direction pour l’Afrique du Nord. Face au développement du secteur au Maroc, en Algérie ou en Égypte, la Tunisie représente un emplacement stratégique grâce à sa capacité de collaboration avec les différentes parties prenantes. C’est de là qu’est née l’idée, avec le soutien de la GIZ Tunisie, de lancer ce bureau régional.


Comment l’association compte-t-elle s’appuyer sur l’expertise tunisienne en matière de composants automobiles pour accélérer l’intégration des chaînes de valeur régionales dans le cadre de la ZLECAf ?

En tant qu’association panafricaine, notre approche consiste à collaborer étroitement avec les associations locales qui maîtrisent l’industrie dans leurs pays respectifs. C’est pourquoi nous travaillons en synergie avec la TAA (Tunisian Automotive Association). Ils possèdent déjà l’expertise requise et ont établi les contacts nécessaires avec le gouvernement et le secteur privé. L’objectif est d’avoir un interlocuteur unique afin de concentrer nos efforts et d’apporter le soutien adéquat au développement de l’écosystème.

 « L’application effective du Pacte de compétitivité et la révision de la fiscalité sont les clés pour convaincre un constructeur mondial de s’installer en Tunisie. »

Bien que la Tunisie n’accueille pas encore de constructeur automobile implanté sur son sol, son secteur est extrêmement dynamique. Il y a ici une véritable compétence, un savoir-faire et une maîtrise des complexités techniques que le pays exporte déjà à l’international. L’AAAM et la TAA sont donc parfaitement complémentaires, la première opérant à l’échelle continentale et la seconde au niveau régional.

Comment la Tunisie peut-elle tirer parti de ce cadre, et inversement, comment le marché africain peut-il bénéficier de l’expertise tunisienne ?

En tant que partenaire de l’Afreximbank, nous contribuons à l’organisation de l’Automotive Forum de l’IATF (Intra-African Trade Fair). Lors de la précédente édition en Algérie, nous étions chargés d’organiser les panels, les visites d’études (study tours), les sessions de networking et même un dîner ministériel consacré à l’automobile. Nous renouvellerons cette expérience en 2027 à Lagos, au Nigeria. Notre rôle est de faciliter les échanges et de créer des liens.

  « Il y a ici une maîtrise des complexités techniques que le pays exporte déjà à l’international, au-delà des seules multinationales installées sur le sol national. »

Avec la TAA, nous avons d’ailleurs organisé des délégations en Algérie, en Ouganda, au Kenya et au Sénégal pour faciliter l’intégration et l’exportation, tout en valorisant le savoir-faire tunisien. Les entreprises tunisiennes rayonnent déjà à l’international, au-delà des seules multinationales installées dans le pays.

Par ailleurs, nous élaborons actuellement une feuille de route stratégique dédiée à l’e-mobilité et la micromobilité, en collaboration avec la TAA et le cluster Mecatronic Tunisie. Nous souhaitons intégrer ces travaux à la nouvelle politique tunisienne sur la mobilité électrique. Pour résumer, nous sommes là pour partager des opportunités sous le cadre de la ZLECAf, organiser des benchmarks, faciliter les connexions entre les équipementiers et produire des documents stratégiques (White Papers) ainsi que des normes harmonisées.

La Tunisie a défini l’innovation et l’électrification comme des priorités pour 2026. Quelles initiatives concrètes l’AAAM prévoit-elle pour soutenir les industriels tunisiens dans leur transformation vers la production de composants destinés aux véhicules électriques et intelligents ?

L’AAAM dispose d’un groupe de travail dédié à la mobilité électrique et à la micromobilité, au sein duquel nous collaborons notamment avec Bosch. Nous nous appuyons sur les expériences réussies au Kenya et en Ouganda, le Kenya étant par exemple très avancé sur le plan législatif.

La Tunisie, de son côté, a également bien progressé sur le volet réglementaire. Nous travaillons étroitement avec les différentes parties prenantes, particulièrement sur la question des normes. L’objectif est de rédiger un Livre Blanc sur ce sujet et de soumettre une proposition à l’ARSO (African Organization for Standardization).

En parallèle, nous facilitons les mises en relation. À titre d’exemple, des entreprises égyptiennes se sont rendues en Tunisie au cours du mois d’avril pour explorer des opportunités de partenariat. La feuille de route stratégique en cours d’élaboration définira des piliers concrets pour développer cette activité et permettre à la Tunisie de tirer pleinement profit de ces nouvelles dynamiques.

La Tunisie se positionne comme un hub de composants automobiles de premier plan en Afrique. Selon vous, quel est l’élément manquant pour que le pays puisse attirer une unité d’assemblage complète de constructeurs mondiaux ?

Le contexte mondial est de plus en plus complexe, notamment avec les bouleversements provoqués par la Chine. Néanmoins, la mise en place du port en eau profonde devrait véritablement débloquer la situation.

Au-delà des infrastructures, l’implémentation concrète du Pacte de compétitivité, introduit en 2017, sera déterminante. La TAA, la GIZ et les ministères concernés ont bien avancé, mais c’est l’application effective de ce texte de loi qui facilitera l’arrivée d’un constructeur.

Enfin, le troisième point essentiel concerne la révision de la fiscalité et des incitations financières. Il est impératif de proposer une offre hautement compétitive pour convaincre un constructeur automobile (OEM) de s’installer en Tunisie. Ce sont ces trois éléments clés qui feront la différence.

Le secteur automobile tunisien emploie plus de 120 000 personnes et mise sur ses ingénieurs. Quelles opportunités de formation ou d’échanges technologiques l’AAAM propose-t-elle ?

J’ai personnellement collaboré avec la TAA sur un programme d’ingénierie logicielle (software engineering) à l’ENISO (École nationale d’ingénieurs de Sousse), initié par Dräxlmaier et la GIZ. C’est une excellente initiative qui cible directement la conception logicielle.

« La Tunisie est l’un des deux seuls centres d’accréditation VDA QMC en Afrique. »

D’autres projets comme la TAMA Academy, axée sur les soft skills, ont atteint une belle maturité. Notre rôle est précisément d’exporter ces modèles tunisiens réussis vers d’autres pays du continent. Un autre atout majeur est le partenariat entre la VDA allemande et la TAA, qui fait de la Tunisie l’un des deux seuls centres d’accréditation VDA QMC en Afrique.

Au sein de l’AAAM, notre groupe de travail « Skills & Development » s’investit fortement sur ces questions. En 2025, nous avons organisé une Masterclass dédiée aux acteurs politiques pour les aider à mieux cerner les enjeux de l’industrie, ce qui a facilité la définition des règles d’origine avec la ZLECAf. Cette année, nous renouvellerons l’expérience en réunissant industriels et représentants gouvernementaux pour allier l’opérationnel au cadre stratégique.

La Tunisie pourrait-elle devenir un hub de formation au niveau du continent africain ?

La Tunisie est déjà considérée comme un hub pour les composants automobiles ainsi que pour la recherche et le développement. Cela s’explique par la complexité technique maîtrisée localement et la richesse des ressources humaines. Ce n’est donc plus une simple éventualité, c’est aujourd’hui une réalité.

Cependant, il reste un défi : savoir positionner, partager et communiquer sur cette expertise. Il ne s’agit pas simplement d’exporter les talents tunisiens, mais de valoriser un véritable savoir-faire technique par le biais de programmes d’échange. Je suis convaincu qu’avec la ZLECAf, cette dynamique de collaboration continentale va considérablement s’accélérer.