Entre transition numérique, montée en gamme vers la R&D, impératifs de la future taxe carbone européenne et gestion des talents, Jörn Bousselmi, directeur général de la Chambre Tuniso-Allemande de l’Industrie et du Commerce, décrypte avec pragmatisme les forces de la Tunisie.
Quel bilan peut-on dresser des éditions précédentes de l’Industry Innovation Day, et quel a été l’impact concret de la dernière édition de juin 2026 sur le développement de l’écosystème tunisien, notamment à travers les interventions d’experts et les partenariats signés ?
Cette année marque la quatrième édition de l’Industry Innovation Day, un rendez-vous sur lequel nous travaillons depuis 2018. Il faut rappeler que le secteur Automotive (automobile) est un pilier stratégique pour la Tunisie. Notre idée de départ était de fédérer l’écosystème en réunissant les acteurs privés tunisiens, les industriels allemands et les décideurs publics, afin de dégager une vision internationale globale dans un secteur en constante mutation.
« La Tunisie ne se résume plus au tourisme et à l’huile d’olive ; c’est aussi une terre d’industrie, de haute technicité, de digital et d’intelligence artificielle »
L’objectif initial consistait également à promouvoir la Tunisie et à cartographier les compétences disponibles. Aujourd’hui, le constat est sans appel : le savoir-faire est bien présent et la volonté d’avancer ensemble est réelle. Désormais, l’urgence est à la vitesse. Il est primordial d’aligner la vision des ministères et celle du secteur privé pour sceller un véritable pacte public-privé.
Sur ce point, nous avons franchi des étapes cruciales. Le Pacte de compétitivité prend du temps à se déployer, certes, mais il s’avère profondément structurant. Nous savons exactement où nous voulons aller et nous nous employons à identifier des leviers de terrain très concrets pour accélérer le mouvement.

On sent un frémissement sur le marché. Assiste-t-on à un renouveau de l’attractivité tunisienne auprès des donneurs d’ordres internationaux ?
Il n’y a jamais eu autant d’intérêt pour la Tunisie de la part des acteurs clés du digital, du software et de l’automobile. Cet engouement dépasse d’ailleurs le cadre strict de l’automobile, car le numérique est par nature transversal. C’est précisément pour cela que l’événement s’intitule Industry Innovation Day : il englobe toute l’industrie, de la santé au textile, en passant par l’électronique, car toutes ces technologies convergent.
Ces deux dernières années, l’intérêt pour la Tunisie a atteint un niveau inédit. Certes, les investisseurs comparent et nous mettent en concurrence à l’échelle mondiale et régionale, notamment en Afrique du Nord. Pourtant, dès qu’ils viennent sur place, ils repartent convaincus et surpris par le niveau de maturité. La Tunisie ne se résume plus au tourisme et à l’huile d’olive ; c’est aussi une terre d’industrie, de haute technicité, de digital et d’intelligence artificielle.
Comment l’AHK soutient-elle concrètement cette transition d’une industrie d’assemblage traditionnelle vers la recherche et développement (R&D) et la conception de systèmes embarqués ?
Notre accompagnement des entreprises qui s’intéressent à la Tunisie est extrêmement pragmatique. Nous concevons avec nos partenaires des programmes d’immersion pour leur présenter les meilleures pratiques et la réalité du terrain, en associant systématiquement l’administration et les ministères à cette démarche. Nous jouons la carte de la transparence : nous leur montrons ce qui fonctionne, mais aussi les axes qui nécessitent encore des ajustements.
Face à l’essor agressif de la concurrence asiatique, comment l’Europe, qui demeure le premier débouché et le partenaire historique des équipementiers tunisiens, peut-elle préserver son positionnement ?
La donne est en train d’être totalement redéfinie sous l’effet des révolutions technologiques, de la géopolitique et des mutations logistiques. C’est précisément dans ce contexte qu’un partenariat avec un pays proche de l’Europe, doté d’un vrai savoir-faire et capable non seulement de produire mais aussi de co-développer, devient un avantage stratégique majeur.
« En tant qu’AHK, nous formons directement les entreprises et leurs équipes dédiées à l’élaboration de bilans carbone »
Ce que l’on sous-estime trop souvent, c’est l’agilité, la réactivité et la proximité culturelle de la Tunisie avec l’Europe. Au-delà du partage du même fuseau horaire et de la proximité géographique, il existe une véritable grammaire commune et une confiance réciproque.
Les interventions lors de nos panels l’ont bien mis en lumière : qu’il s’agisse des ingénieurs ou des techniciens, les Tunisiens s’impliquent pleinement et sont une force de proposition. Ils ne se cantonnent pas à l’exécution ; ils participent activement à la création de valeur et à l’évolution de l’entreprise. C’est exactement ce dont l’Europe a besoin pour naviguer dans cet avenir incertain. Le rythme des transformations est tel que nos standards actuels seront peut-être obsolètes après-demain.
Face à cette accélération, la Tunisie détient clairement une carte maîtresse à jouer par son esprit d’ouverture et de coopération.

L’instauration de la future taxe carbone aux frontières européennes représente un défi de taille pour les exportateurs tunisiens. Quelles solutions concrètes l’écosystème déploie-t-il pour y préparer notre industrie ?
C’est effectivement un défi majeur. Toute la coopération allemande se mobilise, à travers des appuis financiers et des cycles de formation, aux côtés des institutions tunisiennes en première ligne sur ce sujet. En tant qu’AHK, nous formons directement les entreprises et leurs équipes dédiées à l’élaboration de bilans carbone. Nous mettons à leur disposition des outils digitaux très opérationnels et nous les guidons pas à pas dans ce processus. Notre prochain objectif est de former des formateurs pour démultiplier notre capacité d’action face à l’explosion de la demande et intensifier la sensibilisation.
La première bataille, celle de la prise de conscience, est désormais gagnée. La deuxième étape est celle de la montée en compétences par la formation. Viendra ensuite le volet du financement, car la décarbonation exige des investissements lourds. Sur ce plan, l’Europe, et l’Allemagne en particulier, disposent de fonds substantiels pour soutenir le développement durable en Tunisie. Ces mécanismes sont activés via le BMZ (ministère fédéral de la Coopération économique et du Développement), le ministère de l’Économie allemand, ainsi qu’à travers la GIZ, la KfW et l’ensemble des acteurs de notre écosystème.
Concernant les ressources humaines, comment parvenir à concilier la forte mobilité internationale des ingénieurs tunisiens vers l’Europe et le besoin crucial de talents pour soutenir la montée en gamme de nos usines locales ?
Il est impératif de trouver un point d’équilibre, car si nous voulons développer le tissu industriel national, les besoins en talents sur le terrain sont immédiats. Cela dit, il faut relativiser : ceux qui s’expatrient ne s’éloignent pas tant que ça. Si l’on excepte le Canada, la majorité d’entre eux s’installe en France ou en Allemagne, souvent recrutée par des entreprises allemandes. Là-bas, ils acquièrent une expertise de pointe et installent un climat de confiance au sein de leurs structures.
Lorsqu’un ingénieur débute sa carrière après ses études et grimpe les échelons vers le Middle Management, il se transforme en un formidable ambassadeur pour le pays. Cette diaspora tunisienne en Allemagne connaît intimement les forces du pays et les besoins des donneurs d’ordres ; elle est très souvent à l’origine de nouveaux projets d’investissements vers la Tunisie. C’est un enrichissant mariage des cultures, où l’un ne s’oppose pas à l’autre.
Il faut donc actionner ces deux leviers simultanément. C’est pourquoi les entreprises allemandes implantées ici créent leurs propres centres de formation, consolident leurs structures locales et encouragent la mobilité interne. Les grandes multinationales de l’automobile disposent de sites partout dans le monde : un ingénieur peut très bien faire ses armes en Tunisie, poursuivre son parcours en Allemagne, puis être affecté en Europe de l’Est ou en Amérique. Cette mobilité intra-entreprise est une immense valeur ajoutée qui cimente la fidélité et la confiance.
« Un investisseur allemand cherche avant tout de la sécurité et de la visibilité pour bâtir son plan de développement »
De plus, le Tunisien est profondément attaché à ses racines et fier de son pays ; il veut contribuer à son essor. Si nous lui offrons un écosystème local stimulant, propice à l’épanouissement de ses idées et à son évolution de carrière, je reste convaincu que la fuite des cerveaux ne sera qu’un phénomène transitoire. Et pour ceux qui restent à l’étranger, ils demeurent, de toute façon, des relais d’influence précieux.
Pour conclure, bien que le Pacte de compétitivité ait été signé, certains observateurs déplorent des lenteurs par rapport aux ambitions de départ. Comment fluidifier le partenariat public-privé pour accélérer le déploiement des projets d’innovation ?
Le Pacte de compétitivité est une initiative étatique majeure, un modèle de PPP. À l’AHK, notre rôle consiste à analyser chacun de ses piliers pour y injecter les meilleures pratiques internationales et catalyser des projets pilotes concrets qui serviront de modèles reproductibles.
Notre approche se veut résolument pragmatique, ancrée dans les réalités du terrain. Elle se concentre sur quatre axes stratégiques : le développement durable, la formation, le digital et l’intelligence artificielle.
D’ailleurs, les investissements les plus récents des firmes allemandes en Tunisie s’orientent massivement vers ces segments technologiques, notamment à travers la création de centres de recherche dédiés et l’application de l’IA pour concevoir les surfaces et les matériaux de demain. Et tout cela se développe ici, en Tunisie. Au cours des cinq dernières années, des structures qui avaient démarré modestement avec une dizaine d’ingénieurs en software ou en IA comptent aujourd’hui leurs effectifs par centaines.
L’essor est bien réel, solidement adossé à la coopération universitaire, à la formation continue et à une mobilité internationale intelligente conçue pour capter ce qui se fait de mieux à l’échelle mondiale.
©Sayarti





































































