Entretien avec Mohamed Fadhel Baccouche, président de la Chambre syndicale des chefs d’établissements de formation à la conduite automobile et sécurité routière

Les auto-écoles connaissent une période assez délicate dans la mesure où leurs charges ne cessent d’augmenter, mettant en péril leur modèle économique et l’existence même des structures les plus fragiles. Mohamed Fadhel Baccouche, président de la Chambre syndicale des chefs d’établissements de formation à la conduite automobile et sécurité routière tire, dans cette interview, la sonnette d’alarme sur un secteur “hyper-sinistré” selon lui, ayant besoin de solutions urgentes pour ses problèmes structurels à l’instar d’un parc automobile vieillissant. 

L’offre existante de véhicules sur le marché convient-elle à vos besoins spécifiques ?

Nous souhaitons aller plus dans notre métier vers l’usage de véhicules écologiques parce que nous souffrons d’un épineux problème lié à la cherté des véhicules, doublée d’un prix élevé des carburants. Certains modèles qui se vendaient, il y a une dizaine d’années, à 16.000 dinars sont commercialisés aujourd’hui à 80.000 dinars. La moyenne actuelle pour une voiture d’auto-école est de 60.000 dinars. Si les prix des véhicules ont été multipliés par trois, les tarifs de la séance de conduite ne suivent pas le même rythme pour pouvoir couvrir toutes nos charges. En France, la séance est à 80 euros et la moyenne des prix des voitures est de 12.000 à 14.000 euros. L’auto-école peut couvrir le prix d’une nouvelle voiture avec les recettes de 175 séances de travail contre 2000 heures pour une auto-école tunisienne, soit 10 fois plus.

Nous souhaitons, dans notre métier, aller plus vers l’usage de véhicules écologiques.

Nous avons, par exemple, demandé de trouver une solution pour l’installation de GPL mais les ministères de l’Industrie et du Commerce ont arrêté d’importer les citernes homologuées. En revanche, nous avons une usine à Monastir qui les fabrique et les vend en Italie et en Algérie mais pas en Tunisie. Ce recours pourra aider à résoudre en partie le problème du déficit énergétique si tous les taxis et les véhicules d’auto-écoles étaient équipés du GPL. Avec la loi de finances 2024 qui prévoit la réduction des taxes sur les voitures électriques, nous espérons que cela encouragera les professionnels à opter pour ce genre de véhicules.

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« Malgré tous les problèmes dont souffre le secteur, les auto-écoles délivrent une bonne formation ».


Comment jugez-vous l’état du parc automobile des auto-écoles ?

Il fut un temps où l’auto-école était un secteur juteux et où l’âge du véhicule (stipulé par la loi) ne devait pas dépasser 10 ans. Les voitures étaient en bon état et la majorité écrasante des auto-écoles changeait son véhicule tous les 5 ans. Maintenant, nous demandons à chaque fois au ministère de tutelle d’autoriser à garder nos véhicules jusqu’à 18 ans. Ce qui est grave parce que cela souligne le manque de moyens et l’incapacité du professionnel à rénover son véhicule. Il prouve également que le secteur est hyper-sinistré.

Bénéficiez-vous d’un privilège fiscal à l’instar de certains autres secteurs pour l’achat d’un nouveau véhicule ?   

L’auto-école paie les mêmes taxes comme tous les citoyens et ne bénéficie d’aucun avantage fiscal quand elle achète une voiture. Nous demandons justement, à l’instar de tous les autres domaines de formation, étant donné que la voiture constitue un outil pédagogique, de nous faire bénéficier d’un privilège fiscal permettant d’alléger nos charges. Le ministère des Finances nous a promis à maintes reprises de nous exonérer de payer certaines taxes sur l’achat d’un véhicule mais sans tenir ses promesses.

Le nombre de moniteurs par 10.000 habitants ne dépasse pas 1 en France, 0,7 en Suède, 1,8 en Algérie et au Maroc 1,8 tandis qu’en Tunisie, il y a 5 moniteurs pour 10.000 habitants.

Quels sont les autres problèmes structurels ou conjoncturels qui portent préjudice au secteur des auto-écoles ?

Le nombre de moniteurs était en 1999 de 750 répartis sur un total de 500 établissements. Les ratios financiers étaient alors à l’équilibre. Or, le cahier des charges de 2012 et le décret 142 ont tout changé en permettant aux Tunisiens de se former dans les pays voisins et de ramener leurs diplômes de l’étranger. A titre d’exemple, entre les années 2000 à 2010, 2800 moniteurs ont obtenu leur diplôme en Jordanie. Puis, des sessions successives ont été ouvertes en Tunisie avec l’attribution de 1400 nouveaux diplômes de moniteur.

En conséquence, le nombre d’établissements a été multiplié par 10, passant ainsi de 500 à 5000, tandis que le nombre de candidats n’a pas suivi la même courbe ascendante. Au contraire, la Tunisie est sur la voie du vieillissement démographique et la population cible âgée de 18 à 35 ans est en train de diminuer.

Ces circonstances ont poussé beaucoup à faire du dumping et cela a créé une sorte de concurrence déloyale entre les professionnels et l’obtention du permis de conduire passe parfois à travers des deals. Sur un autre plan, nous n’avons pas assez de contrôleurs pour surveiller les cas de fraudes et de dépassements qui causent un énorme déséquilibre au sein du secteur.

Avez-vous tenté de sensibiliser les autorités de tutelle par rapport à ces problématiques et de trouver ensemble des solutions ?

Nous nous sommes réunis à maintes reprises avec le ministère du Transport afin de trouver des solutions adéquates aux problèmes du secteur. Nous avons élaboré ensemble en 2016 un nouveau cahier des charges qui a été accompagné d’un nouvel arrêté fixant les règles de la profession.

Dans le passé, un moniteur avait systématiquement le droit, après trois ans d’ancienneté, d’ouvrir sa propre auto-école. Mais conscients de l’importance de la gestion de l’établissement, nous avons décidé ensemble que le moniteur passe un examen de chef d’établissement dont les thèmes doivent être axés sur la gestion d’entreprise, la comptabilité et le droit du travail afin qu’il acquiert les compétences permettant de  gérer convenablement son établissement.

Hélas, aucun examen n’a été fait jusque-là à cause des parties ne voulant pas que le secteur soit organisé, parce qu’elles se nourrissent de la corruption. Toutefois, ce concours va permettre d’établir un certain équilibre entre l’offre et la demande. S’il y a un besoin de 50 nouveaux établissements, seulement les 50 premiers seront retenus. Nous aurions, de cette façon, la crème des formateurs tandis que l’investisseur et le formateur resteraient protégés, surtout que nous avons introduit des clauses dans le cahier des charges empêchant l’investissement étranger dans ce domaine.

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Par ailleurs, nous avons plaidé depuis 2012 pour la création d’un ordre professionnel des moniteurs de conduite dans un objectif d’autocontrôler notre profession étant donné que le ministère du Transport demeure incapable de la contrôler comme il faut.

Les intrus qui font travailler des moniteurs non certifiés pour les payer à moindre coût et le dumping ont poussé au cours des 5 dernières années plus de 1000 auto-écoles à fermer leurs portes. Trois ministres ont approuvé le projet qui, malheureusement, n’a pas encore vu le jour.

Dernièrement, nous avons créé une commission selon les consignes du ministre actuel du Transport afin d’introduire quelques rectifications sur le projet. Hélas, après quelques réunions, tout a été arrêté sans aucune justification. Nous appelons d’ailleurs à la réactivation de la commission pour apporter les dernières retouches car le projet est presque achevé.

La moyenne pour obtenir un permis de conduire : entre 2 et 3 passages.

Nous avons proposé également de créer la FIMO (Formation initiale minimum obligatoire) qui qualifie les jeunes conducteurs pour devenir professionnels. C’est un dispositif qui existe dans toute l’Europe. Au Maroc où le projet a été initié après nous, il est déjà en vigueur. Au lieu de laisser les jeunes partir clandestinement vers l’Europe, il y a des opportunités énormes à saisir à travers cette formation. A titre d’exemple, la France aura besoin de 20.000 chauffeurs professionnels et 80.000 pour toute l’Europe. Ce projet est également bloqué sans que les autorités en expliquent les raisons.

Le secteur est actuellement malade et ses chiffres sont en baisse à cause principalement du pouvoir d’achat en régression mais aussi du vieillissement démographique. Nous devons le soigner, en premier lieu, avant d’améliorer l’activité et de la faire progresser. Il ne faudra pas abandonner ce secteur de la formation dont l’enjeu porte sur la vie des individus. Il ne s’agit pas d’un domaine concurrenciel qui vend de simples produits et qui mise sur des prix concurrentiels.

Comment expliquez-vous le taux élevé des accidents de la route ? Cela revient-il à la qualité de la formation elle-même ou à un autre facteur ?

Malgré tous les problèmes dont souffre le secteur, les auto-écoles délivrent une bonne formation. Cependant, le nombre élevé d’accidents se justifie par l’indifférence des conducteurs sur la route. C’est pour cette raison d’ailleurs que nous avons demandé d’instaurer un plan national de formation car il y a nécessité d’une éducation routière avant d’apprendre les techniques de conduite. Cette éducation doit commencer dès le plus jeune âge.

Quand le candidat se présente à l’âge de 18 ans pour passer son examen de permis de conduire, il doit être conscient des dangers de la route et de la nécessité d’adopter un bon comportement routier. Ce plan national de formation devrait impliquer toutes les parties concernées comme les ministères de l’Education, de la Santé, du Transport, etc. Actuellement, nous ne faisons que former les candidats sur les techniques de conduite et non pas sur un bon comportement routier.

Il ne faut pas oublier non plus l’état de nos routes qui contribue à l’augmentation des accidents en l’absence des signalisations et avec les chantiers ouverts un peu partout sur les autoroutes causant parfois des accidents mortels. D’autres solutions sont également possibles pour changer le comportement du conducteur sur route comme le permis à points. De plus, les amendes devront être majorées même si je considère que la dissuasion n’est pas la meilleure des solutions.

Parc automobile national des auto-écoles : 5000 unités environ

Qu’en est-il du digital ?

Nous misons, de toute évidence, sur le digital. Le premier pas franchi dans ce sens a été  la mise à la disposition des candidats via le site de l’ATTT d’une plateforme pour l’enregistrement aux examens à distance. Nous avons aussi opté avec l’ATTT pour l’utilisation des tablettes lors des épreuves de conduite pour plus de transparence. Les tablettes nous aideront à fixer un circuit pour tous les candidats et afin de ne pas privilégier certains aux dépens d’autres avec des circuits difficiles et d’autres moins difficiles.

La durée de l’examen sera également enregistrée. De plus, la notion de listes ne va plus exister où l’examinateur peut connaître les noms des candidats avant l’examen. Par ailleurs, nous avons convenu avec le ministère du Transport, dans le cadre du nouveau projet de cahier des charges, de filmer les examens (image et voix) pour plus de transparence et d’équité entre les candidats. La prochaine étape portera sur la formation à distance des candidats sur le Code de la route.